La psychologie d'Emmanuel Macron
La psychologie d’Emmanuel Macron a déjà fait l’objet d’articles et d’ouvrages, mais j’ai noté que la plupart du temps, cela émanait de personnes dont le métier n’était pas la psychologie.
Établir des diagnostics de troubles de la personnalité (ce qui a généralement été fait) sans avoir étudié la psychopathologie me semble pour le moins limite.
Il s’agira ici plutôt d’évoquer des schémas, à savoir une construction de personnalité et une crise en cours.
Quand la réalité résiste, le vernis craque
Ljubljana, 21 octobre, Emmanuel Macron affirme que la réforme des retraites n’est ni abrogée, ni suspendue, contredisant ainsi son Premier ministre fraichement nommé, qui s’était sauvé une semaine plus tôt à l’Assemblée en proposant sa suspension.
Dérapage dans la communication ? Improbable.
Plutôt le dernier indice en date, du combat contre le réel dans lequel est engagé le président.
Psychologiquement, que se passe-t-il ?
Deux éléments fondamentaux de la construction psychique d’Emmanuel Macron :
D’abord, il n’a connu aucun échec réel avant les élections européennes de 2024. Un parcours fulgurant, sans véritables revers. Le monde a validé sa vision grandiose de lui-même. C’est ce qu’on appelle un biais narcissique : tout devient confirmation d’exceptionnalité.
Ensuite, sa posture, son rapport à la norme, au pouvoir, à la contradiction, évoquent ce que le psychiatre Jeffrey Young identifie comme un schéma droits personnels exagérés.
Le schéma du pouvoir
Ce schéma, qui appartient dans la modélisation de Young au domaine du manque de limites, se manifeste chez des personnes convaincues de leur supériorité sur les autres. Elles ne se sentent pas concernées par les règles qui encadrent habituellement les relations humaines. L’empathie y est souvent faible ; à l’inverse, la compétitivité et l’affirmation de puissance, parfois de manière brutale, sont fréquents.
Cette structuration se rencontre régulièrement dans les allées du pouvoir et parmi les porteurs de destins remarquables.
En effet, comment se forger un parcours hors norme si l’on n’a pas foi en sa propre exceptionnalité ? Ce type de construction agit comme un moteur en phase ascendante. Mais lorsque la réussite se présente, si le schéma n’est pas régulé, il peut se retourner contre celui ou celle qu’il a propulsé·e.
Validé par le monde
Et chez Emmanuel Macron, la réussite s’est toujours présentée : hormis le concours d’entrée à Normale Sup, il réussit tout. Ministre de l’Économie à 36 ans, président de la République à 39 ans sans jamais s’être présenté à une élection auparavant et sans le soutien d’un grand parti.
Il a émergé ex nihilo, comme une comète, et a réussi contre toutes les prédictions. Ses quatre prédécesseurs sont tous arrivés à l’Elysée après des parcours de défaites, d’échecs, de résilience. Lui, non. Un parcours fluide, sans obstacle. Il est même réélu, contrairement aux deux derniers présidents ou à VGE, à qui on l’avait beaucoup comparé.
Conquérant, il fait ce que personne n’a fait avant lui. La réalité se plie à son destin, les eaux s’ouvrent. Son exceptionnalité paraît validée.
Le réel répond moins
Bien sûr des oppositions ont commencé à naître, les gilets jaunes notamment. Mais il a toujours eu le dernier mot et a régulièrement montré, qu’il n’entendait ni discuter, ni se justifier : « La démocratie, ça ne se joue pas le samedi après-midi ».
Et c’est ainsi qu’en 2022, les méthodes évoluent clairement. Une campagne quasi inexistante. Lui qui avait promis juré de tout changer et de ne pas faire de politique à l’ancienne, place désormais la stratégie en valeur suprême.
Pas de majorité absolue. La recherche du compromis n’est pas une option, le 49.3 est privilégié. La réforme des retraites suscite une opposition monumentale, les contestataires et partenaires sociaux ne sont ni vus ni écoutés. Le choix de ne même pas jouer le jeu de la négociation en dit long. La pulsion de toute-puissance est affichée.
2024 : l'année du déni
Puis arrive son premier revers électoral, les Européennes de 2024. La réaction est immédiate : coup de tonnerre, sanction, dissolution. Il doit récupérer la main. Mais la stratégie ne fonctionne pas. Les électeurs lui signifient qu’il n’est plus le rempart contre les extrêmes et qu’avec lui c’est (presque) fini. Il ne reconstituera pas sa majorité face à la menace RN.
Et là intervient le deuxième tournant de la présidence : puisque la réalité et Emmanuel Macron ne vont plus dans la même direction, il va refuser la réalité. Le schéma droits personnels exagérés devient massif et l’isole.
Des semaines avant de nommer un premier ministre, la coalition arrivée en tête n’est jamais perçue comme une possibilité. Son narcissisme qui n’avait jusqu’alors pas expérimenté de véritables limites y est désormais exposé de manière brutale. Il se rigidifie, s’entête.
On n’est plus dans le calcul politique, on bascule dans le fonctionnement défensif destiné à préserver l’intégrité de l’ego : on exclut les figures d’altérité et la faute est systématiquement rejetée sur l’extérieur. Il s’envisage comme la stabilité alors que les autres déstabilisent. Contesté parce que trop raisonnable, il se coupe de tout élément du réel qui pourrait contredire sa narration.
Crise de l'ego
Nous pourrions croire que nous nous trouvons face à une stratégie politique ou de communication, alors que nous assistons en fait à une crise de l’ego politique.
Face à un homme qui ne peut métaboliser l’échec et n’est pas outillé psychiquement pour envisager des évolutions de vision ou de comportement, car cela reviendrait à écorner son mythe, son récit fondateur.
Le président « ni de droite ni de gauche » refuse d’assumer qu’il gouverne à droite depuis des années, toujours pour les mêmes raisons. Il s’arroge le monopole du sens. Ce n’est pas un caprice de monarque, c’est une question de survie psychique.
La fonction use, mais pas le mythe
On entend souvent que tous les présidents finissent impopulaires. Que la fonction use. Que personne ne ferait mieux. Que le peuple en veut à la figure d’autorité, quelle qu’elle soit. Qu’on ne veut ni un président normal, ni un roi.
Et c’est vrai. Il y a une tension démocratique irréductible entre besoin de verticalité et rejet du pouvoir.
Mais cette part structurelle ne dit pas tout.
La dissolution de 2024, c’est le choc disruptif impulsif et égotique d’un homme qui ne « sent » plus ce qu’il se passe, mais persiste.
Désormais il refuse sa mort symbolique. La suspension de la réforme des retraites aurait pu envoyer le signal qu’il commençait à accepter de ne plus être tout puissant. Son commentaire à Ljubljana dit l’inverse : Emmanuel Macron n’est plus un président en dialogue avec les forces démocratiques, mais un homme engagé dans la préservation d’un récit personnel d’exception. Quoi qu’il en coûte ?