Ce qu’on a peur de perdre quand on guérit
Psychologie et amour, parfois ça inquiète : certain.e.s ont peur qu’en comprenant, la magie disparaisse.
Il.elle.s redoutent qu’en allant en thérapie, en maîtrisant leurs schémas, en mettant des mots sur leurs blessures, il n’y ait plus :
- d’audace,
- de grain de folie,
- de surprises renversantes,
- de nuits blanches à refaire le monde.
Il.elles s’inquiètent :
Si je comprends trop, est-ce que je saurais encore aimer ?
Si je guéris, est-ce que je ne deviendrais pas tiède, raisonnable, lisse ?
Cette peur est réelle. Elle est nourrie par des années de livres, de chansons, de films qui glorifient la souffrance romantique, l’amour impossible, la passion qui nous met à genoux. On en vient presque à croire qu’être vivant·e, c’est continuer à avoir mal sans trop savoir pourquoi.
Pourtant, il existe un VRAI niveau de magie. Une magie qui fait circuler, pas qui détruit. Une magie qui ne demande plus de se sacrifier pour exister. Et sans imbriquer psychologie et amour, on aura du mal à y accéder.
1. Ce que nous appelons “magie de l’amour”: un empilement de niveaux
Quand une histoire d’amour nous bouleverse, plusieurs couches se superposent :
- le cœur, avec l’émotion, la tendresse, l’attachement ;
- le corps, avec le désir, la détente, ou au contraire l’adrénaline et l’alerte ;
- la pensée, avec le récit qu’on se raconte, les promesses, les projections ;
- l’inconscient, avec les schémas d’enfance, les blessures anciennes, les répétitions.
Tout arrive en même temps, tout se mélange.
C’est précisément ce mélange qui donne la sensation de “magie”.
On se dit :
“Je ne comprends pas, mais je le sens.”
“C’est plus fort que moi.”
“Je ne sais pas ce qui m’arrive, mais ça m’arrive.”
Alors, dès qu’on cherche à expliquer un peu ce qui se passe, certain.e.s ont l’impression que tout se refroidit. Comme si analyser, c’était retirer une couche de mystère, donc de beauté. Comme si mettre des mots, c’était trahir ce qu’on ressent.
En réalité, la magie ne disparaît pas quand on la comprend.
Elle cesse simplement d’être confondue avec ce qui nous abîme. Elle est pure.
2. Le grand malentendu : psychologie et amour
La psychologie appliquée à l’amour serait l’ennemie du panache, de l’inattendu, de la passion.
On entend parfois :
- “Si je vais en thérapie, j’aurais moins envie, je serais plus prudent·e.”
- “Si je vais en thérapie, je serais moins moi.”
- “Si je guéris mes blessures, je n’écrirais plus, je ne créerais plus pareil.”
- “Si je comprends trop, je ne me laisserais plus jamais emporter.”
Derrière ces phrases, il y a l’idée que :
- la souffrance serait la source de la profondeur,
- la confusion serait la condition de la créativité,
- la tension serait la preuve de vérité,
- et surtout que notre authenticité se nicherait dans nos blessures et nos schémas.
C’est une erreur de lecture du fonctionnement psychique. La souffrance n’est pas une source. C’est une fuite d’énergie.
On peut bien sûr créer avec des blessures ouvertes, aimer avec des béances, écrire avec des manques. Beaucoup l’ont fait, magnifiquement. Mais cela ne signifie pas que la blessure est la condition de la beauté. Cela signifie seulement que la beauté a traversé la blessure.
La thérapie ne rend pas l’amour tiède. Elle permet, au contraire, de ne plus être obligé·e de confondre brûlure et intensité.
La thérapie nous révèle et nous libère. Elle nous extrait du marécage de nos souffrances pour nous donner accès à une dimension supérieure.
3. Quand la “magie” est en réalité une répétition traumatique
Souvent ce qui est présenté comme “magique” dans les histoires d’amour relève, en fait, de la répétition de vieux mécanismes.
Quand on ne connaît pas ses schémas, on confond très facilement :
- excitation et sécurité,
- familiarité et justesse,
- urgence et amour.
On appelle “coup de foudre” ce qui est parfois l’activation brutale d’une blessure d’abandon.
On dit parfois qu’“il y a un truc spécial entre nous” quand on reconnaît un scénario déjà vu : je poursuis, il.elle se dérobe ; je sauve, il.elle s’effondre ; je donne tout, il.elle donne peu.
Ce “grain”, cette “folie”, cette “audace” défendus à tout prix, c’est souvent :
- un système nerveux en alerte qui retrouve un terrain familier ;
- un attachement insécure qui rejoue une ancienne histoire ;
- une tentative de réparer aujourd’hui ce qui a été manqué hier.
Autrement dit : ce n’est pas de la magie. C’est du non-résolu qui se déguise en évidence. C’est la blessure qui prend la parole à la place du désir.
Lorsqu’une relation est basée sur nos vieux scripts et sur les blessures de l’autre, personne n’y est heureux.se. Rien de magique non plus.
4. Psychologie et amour : la compréhension enlève la confusion, pas la magie
La psychologie, en amour ne s’attaque pas à la beauté du sentiment. Elle s’attaque à la confusion entre blessure et profondeur. Elle vient nommer ce qui se passe :
- dans le système d’attachement,
- dans le corps,
- dans les pensées automatiques,
- dans les scénarios qu’on rejoue sans s’en rendre compte.
Elle ne supprime pas le frisson d’une rencontre. Elle permet de faire la différence entre le frisson qui élargit l’espace en vous et le frisson qui vous serre la gorge.
L’un invite. L’autre prévient.
Avant, tout était mélangé.
Après la psychologie ne coupe pas l’émotion, elle sépare ce qui vous porte de ce qui vous abîme.
Elle ne tue pas la surprise. Elle permet simplement que la surprise ne soit plus, systématiquement, une catastrophe annoncée.
Quand on a effectué un vrai travail psychique, quelque chose se déplace :
- l’amour n’est plus une tentative de guérir l’enfance à travers l’autre ;
- le couple n’est plus un laboratoire où l’on rejoue les mêmes blessures dans l’espoir d’en changer la fin ;
- la passion n’est plus le nom qu’on donne à l’activation totale du système de survie.
Alors, une autre magie de l’amour devient possible. Une magie qui ne nous fait pas douter de notre valeur à chaque silence. Une magie qui ne demande plus de se perdre pour ressentir.
5. La magie qui reste quand les blessures ne pilotent plus
On croit parfois que si les blessures ne pilotent plus, il ne se passe plus rien. Qu’un amour qui fait du bien serait forcément “fade”, “plat”, “moins vrai”.
En réalité c’est tout l’inverse, un lien qui arrive après un travail de guérison a souvent d’autres couleurs :
- le corps respire plus librement,
- le cœur s’ouvre sans se déchirer,
- l’esprit peut être traversé par le doute sans imploser.
La surprise existe toujours, mais elle n’a plus la forme du chaos. La vulnérabilité existe toujours, davantage même, mais elle ne se confond plus avec l’exposition totale.
Ce qui change, ce n’est pas l’intensité de ce qu’on ressent. Ce qui change, c’est la direction :
- au lieu de s’épuiser à survivre à l’amour,
- on commence à se laisser nourrir par lui.
Cette magie-là n’est pas moins mystérieuse. Elle est simplement moins coûteuse.
Quant à la vérité, on la vit comme jamais. On se montre tel.le que l’on est, à nu. C’est même souvent la première fois qu’on retire tout, qu’on assume tout.
6. Pourquoi certain.e.s défendent encore la souffrance “romantique”
Si autant de personnes s’accrochent à la magie qui fait mal, ce n’est pas parce qu’elles aiment souffrir. C’est parce que renoncer à ce modèle-là demande plusieurs deuils à la fois.
Renoncer à la souffrance romantique, c’est :
- accepter que certaines histoires qu’on a glorifiées étaient, au fond, toxiques,
- regarder ses blessures en face,
- faire le deuil d’un imaginaire héroïque de l’amour.
C’est exigeant. C’est même vertigineux.
Beaucoup d’artistes, de personnes très sensibles, de grand.e.s lecteur·rices, défendent sincèrement cette zone-là comme un sanctuaire. Ils.elles craignent que sans elle, il n’y ait plus de matière. Qu’en retirant la blessure, on retire aussi la profondeur.
Pourtant, il existe d’autres profondeurs. Celles :
- de la nuance,
- de la tendresse qui ne s’excuse pas,
- de la présence qui n’a pas besoin de drame pour exister,
- du désir sain et partagé.
Guérir ne retire pas les couleurs. Cela permet simplement de ne plus repeindre, encore et encore, la même scène tragique en espérant un autre dénouement.
Le désir n’est jamais aussi puissant que chez des partenaires qui sont sur leur chemin de guérison. Il est brut et authentique, car on ne désire plus jamais pour de mauvaises raisons : notre ego, la peur d’être abandonné.e, etc.
Notre désir est sain et assumé car on réalise qu’on nous aime aussi pour lui et ce qu’on sait en montrer.
La magie, la vraie
La vraie magie de l’amour, ce n’est pas celle qui nous laisse exsangue au petit matin.
C’est celle qui nous irrigue, nous met en mouvement sans nous détruire, qui nous étonne sans nous effacer, qui nous bouleverse sans nous casser.
La psychologie appliquée à l’amour ne vous demande pas de choisir entre magie et lucidité.
Elle vous propose autre chose :
ne plus confondre profondeur et chaos, mystère et confusion, intensité et mise en danger.
On peut continuer à aimer les livres, les films, les chansons qui parlent d’amour impossible. On peut rester touché·e par toutes ces histoires où l’on saigne un peu. Mais on n’est pas obligé·e de les reproduire dans sa propre vie pour se sentir vrai·e.
On n’est surtout pas obligé.e d’y voir des standards ou des justifications à tout ce qu’on ne parvient pas à faire.
Non les fontaines ne sont pas destinées à cesser de couler. Non les vraies belles histoires ne sont pas destinées à prendre fin parce que c’est ce qu’on nous raconte depuis des siècles. Les chansons, même les plus sublimes n’ont pas toujours raison. Il est important de détacher ce romanesque de notre vie car il brouille notre vision.
Il y a un niveau de magie réellement magique : celui qui, globalement, fait du bien.
Celui qu’on ne découvre qu’une fois que les blessures ne dirigent plus seule la barque.
Celui où l’on reste capable de trembler, mais plus obligé·e de s’effondrer.
Comprendre n’enlève pas la magie.
Comprendre permet de reconnaître la magie quand elle est vraie et d’y rester vivant.e.