Une mauvaise idée avec un très bon refrain
Il y a des chansons qui prennent la peine de maquiller le désastre. Celle-ci, non. Elle arrive en mini-jupe, guitare branchée, œil de biche et elle dit à peu près ceci : j’ai eu le cœur brisé, je n’ai pas guéri, donc maintenant je vais saigner sur les autres, ça va dégouliner. J’ai conscience de tout. Mais ce n’est pas de ma faute. Prends t’en à mon ex.
Le plus réjouissant dans “Blame Brett” de The Beaches ? Réussir à faire un morceau aussi nerveux, avec un matériau psychique aussi peu reluisant. Parce que ce que raconte la chanson, au fond, n’a rien de léger. Elle raconte ce moment où une histoire d’amour vous casse quelque chose à l’intérieur et où, au lieu de guérir, vous décidez de vous organiser autrement : plus de mise à distance, plus d’ironie, plus de sexe, moins de vulnérabilité et tant pis pour les dégâts collatéraux.
Les filles de The Beaches mettent en scène avec beaucoup de style, un comportement que presque tout le monde a déjà rencontré au moins une fois. En effet qui n’a jamais croisé quelqu’un qui lui a à peu près dit : non, moi, les trucs normaux et sains, ça ne va pas être possible, j’ai eu le cœur brisé… Et qui, attendait presque dans le même mouvement, que vous applaudissiez son indisponibilité émotionnelle comme si c’était de la profondeur.
C’est aussi pour cela que la chanson fonctionne. Ça sent le vécu, la sueur, la nuit trop longue et le sarcasme est porté en bandoulière. Ça sent moins la confession brute que le retournement jubilatoire. On soupçonne qu’une des filles (ou les quatre) a eu en face d’elle un type exactement comme ça, un Brett, justement et qu’elle lui renvoie son mode d’emploi à la figure. C’est une chanson sur ce qu’une histoire d’amour peut produire quand elle ne nous rend pas plus profond.e.s, mais nous transforme en créatures d’évitement, d’égoïsme, de sabotage préventif. Autrement dit : au lieu de guérir, on s’organise. Et parfois, on s’organise très mal.
1. Une honnêteté borderline
La plupart des personnes évitantes font ça en douce. Elles deviennent froides, disparaissent, sabotent subtilement, laissent flotter, minimisent, reviennent quand ça leur chante, repartent dès que ça devient un peu trop réel. Ici, non. La chanson arrive et annonce la couleur avant même qu’on ait eu le temps d’enlever sa veste.
“I’m sorry in advance / I’m only gonna treat you bad / I’m probably gonna let you down / I’m probably gonna sleep around”
“Je suis désolée d’avance / je vais mal te traiter / je vais probablement te décevoir / je vais probablement coucher ailleurs.”
Et ce n’est pas fini.
“So sorry in advance / Before you take off your pants / I wouldn’t let me near your friends / I wouldn’t let me near your dad”
“Vraiment désolée d’avance / avant même que tu enlèves ton pantalon / moi, je ne me laisserais pas approcher de tes ami·es / moi, je ne me laisserais pas approcher de ton père.”
Franchement, c’est top. Pas moralement, évidemment. Musicalement, psychologiquement, ironiquement : top. Parce qu’on est face à une toxicité qui a eu la décence de fournir les conditions générales avant le désastre. C’est presque éthiquement irréprochable dans sa manière d’annoncer les dégâts à venir : Conditions d’utilisation : je vais te démolir. Tu signes quand même ?
Et c’est là que le morceau devient très fin. Car ce qui est mis en scène ici n’est pas seulement de la défense. C’est aussi une manière de se mettre au centre, de transformer sa blessure en justification, puis en personnage, puis en système relationnel. En gros : on m’a fait ça, donc désormais je me réserve le droit de faire à d’autres ce que je n’ai pas aimé qu’on me fasse.
La grande force du texte, c’est de ne jamais chercher à rendre cela noble. Il le rend vif, rageur, presque grisant par moments, mais pas noble. C’est une masterclass d’auto-sabotage livrée avec punchlines.
2. “Bad girl” : armure, pas personnalité
Et puis il y a cette phrase :
“I’ll become an asshole / disguised as a bad girl”
“Je vais devenir une connasse / déguisée en bad girl.”
C’est très bien vu. Elle ne dit pas : je suis comme ça. Elle dit : je vais le devenir. Donc on n’est pas dans une essence, encore moins dans une féminité “libérée”. On est dans une construction défensive. Une armure. Une manière de prendre le rôle de la méchante pour contrôler le scénario.
Non pas la guérison, mais la fabrication d’un personnage. Non pas le retour à soi, mais l’invention d’une silhouette assez tendue pour ne plus jamais être surprise en position de faiblesse.
En clair : si je suis celle qui fait mal, je ne serai plus celle à qui on le fait. Être la victime, c’était la saison dernière. Je n’ai pas aimé le final. Alors je change de peau.
3. “Blame my ex” : le running gag psychologique
Le refrain est très fort parce qu’il est à la fois exact et complètement insuffisant.
“Don’t blame me, blame Brett / Blame my ex, blame my ex, blame my ex”
“Ne me reproche rien, reproche-le à Brett / accuse mon ex, accuse mon ex, accuse mon ex.”
Bien sûr que les blessures façonnent nos comportements. Bien sûr qu’un.e ex peut laisser quelqu’un plus cassé.e, plus méfiant.e, plus brutal.e, plus contrôlant.e. Personne ne va nier cela. Mais précisément : c’est une explication, pas une stratégie de vie.
Et la chanson joue très bien sur cette ligne fine. Elle ne nie pas les comportements discutables, elle les met en vitrine. Elle dit en substance : oui, je suis problématique, mais avec du swag. Et c’est précisément là qu’elle devient excellente.
Psychologiquement, deux défenses classiques sont mises en scène :
• l’externalisation : ce n’est pas moi, c’est ce qu’on m’a fait ;
• la rationalisation : mon comportement est contestable, certes, mais il a une explication donc il devient presque chic. Il va falloir faire avec.
Autrement dit, si blame my ex est un excellent refrain. C’est une très mauvaise stratégie de vie.
4. L’évitement version feu d’artifice
Le cœur du morceau, c’est quand même ça : comment on passe de la blessure à la stratégie. Comment on cesse d’être seulement triste pour devenir difficilement joignable, sexuellement disponible mais émotionnellement verrouillé·e.
“I’m only in it for the sex”
“Je ne suis là que pour le sexe.”
Version courte de quelque chose de beaucoup plus vaste : je veux encore du lien, mais pas le risque du lien. Je veux l’accès sans l’exposition. Je veux la proximité sans la dépendance. Je veux la scène sans la chute.
Psychologiquement, c’est très propre :
• attachement évitant : je ne veux plus dépendre de personne ;
• sabotage préventif : je fais tout dérailler avant de pouvoir être atteinte ;
• sexualisation : je garde la connexion physique, j’évite l’émotionnel.
Blame Brett vise juste, au-delà de son énergie. Elle ne parle pas seulement d’être évitant. Elle parle de devenir quelqu’un qu’on n’est pas vraiment, juste pour ne plus revivre une douleur.
5. Le GPS émotionnel défectueux
Le morceau est traversé par une contradiction parfaitement reconnaissable et remarquablement bien envoyée :
• viens,
• mais ne t’approche pas trop ;
• oui, tu pourrais compter,
• mais surtout ne compte pas sur moi ;
• j’ouvre la porte,
• ne t’installe pas.
Le personnage ne s’est pas retiré de la scène relationnelle. Elle continue d’inviter, de proposer le rapprochement.
Et en même temps, elle balance :
“That’s why I won’t get vulnerable / Don’t you dare get comfortable” — “C’est pour ça que je ne vais pas me rendre vulnérable / n’ose surtout pas te sentir à l’aise.”
…tout en chantant :
“You could be my baby, baby, baby”
“Tu pourrais être mon bébé, bébé…”
Toute la chanson tient là. Dans cette mécanique d’approche sabotée. Dans cette manière de tendre la main en gardant le doigt sur l’alarme. Le GPS, lui, connaît la destination : l’intimité. Mais à chaque fois qu’il s’en rapproche, il recalcule pour fuir. Le personnage veut encore quelque chose du lien ; simplement, elle l’associe à une telle menace qu’elle préfère l’abîmer avant même qu’il ait eu le temps de prendre forme.
6. Le personnage sait très bien ce qu’elle fait
C’est là qu’intervient la ligne la plus interpellante du morceau, précisément parce qu’on ne sait pas complètement à quel degré elle se situe :
“I’m not ready for therapy / To take accountability”
“Je ne suis pas prête pour la thérapie / à prendre mes responsabilités.”
Qu’on l’entende comme une vraie fêlure ou comme une insolence supplémentaire, peu importe au fond : la phrase est excellente. Parce qu’elle dit quelque chose de très contemporain. On peut être très lucide sur ses mécanismes et rester parfaitement bloqué·e dedans. On peut savoir. On peut comprendre. Et ne pas bouger d’un centimètre. Décider de faire peser sur l’autre le poids de nos non-guérisons.
C’est aussi pour ça que la chanson sonne si juste. Elle s’arrête exactement avant la transformation. Elle ne nous vend pas la belle traversée, ni le retour à la responsabilité. Elle reste dans la posture défensive, mais en la rendant si lisible, si tranchante, si bien écrite qu’elle devient presque un objet d’étude dansant.
Une chanson qui connaît le prix du non-travail sur soi
Le génie de Blame Brett, c’est de transformer un comportement assez minable en morceau électrisant sans jamais vraiment le laver de sa médiocrité. La chanson prend la pose, oui. Elle a un refrain, du répondant, du rouge aux lèvres. Mais sous tout ça, elle raconte quelque chose d’assez déplaisant : le moment où l’on préfère saigner sur les autres plutôt que de faire le travail.
Et c’est exactement pour cela qu’elle est réussie.
Le morceau n’idéalise pas la non-guérison. Il la met en scène avec assez de culot pour qu’on supporte de la regarder en face. Et c’est précisément ce qui le rend si bon. Il attrape un comportement que beaucoup ont déjà croisé, parfois subi et il lui retire toute sa pseudo-profondeur. Non, faire payer aux autres ce qu’un.e seul.e vous a fait n’est pas de la complexité. Non, annoncer d’avance qu’on sera une déception ne transforme pas le désastre en destin poétique. Non, la lucidité ne blanchit rien.
Mais la chanson sait aussi autre chose, plus troublant : on peut être très conscient·e de ses mécanismes, très bon·ne pour les formuler et rester pourtant exactement au même endroit. C’est cela, sa vérité la plus dure. On peut comprendre sans guérir. On peut performer sa défense au lieu de la traverser. On peut faire danser tout le monde sur le récit de sa propre fermeture.
Et c’est pour cela que le morceau reste. Parce qu’il est à la fois euphorisant et peu reluisant, impeccable dans la forme et psychiquement ravagé dans le fond. Il tient parce qu’il ne moralise pas, ne répare pas, ne grandit pas. Il reste au bord de la non-guérison, dans cet endroit où l’on comprend tout de soi sans forcément renoncer à faire payer l’addition par quelqu’un d’autre.
Alors oui, merci Brett, pour la chanson.
Pas pour le reste.