Les commentaires sur sa performance à Coachella ne parlent pas que de Madonna
« Alerte, ramenez immédiatement mamie à la maison de retraite. »
Madonna est montée sur scène à Coachella en guêpière et bas, aux côtés de Sabrina Carpenter, une chanteuse de plus de quarante ans sa cadette. Et, presque immédiatement, les commentaires ont afflué. Pas seulement hostiles : disciplinaires. Pas seulement moqueurs : punitifs.
Autour de Madonna à Coachella, on a lu des horreurs. Pourtant, ces réactions ne parlent pas seulement d’esthétique, de goût ou de tenue. En réalité, elles disent autre chose. Elles disent qu’une femme a franchi une frontière de pouvoir. Elles disent qu’à partir d’un certain âge, dans l’imaginaire social, une femme devrait se retirer, se neutraliser, devenir plus discrète, moins visible, moins sexuelle, moins centrale.
Or Madonna fait exactement l’inverse. Et c’est cela qui met le feu.
Ce qui se joue ici n’est pas anecdotique. On ne regarde pas seulement une artiste en lingerie. On assiste à la sanction sociale d’une femme qui refuse d’obéir au destin qu’on lui assigne. Une femme qui ne consent ni à devenir neutre, ni à devenir utile en silence, ni à disparaître avec élégance pour rassurer tout le monde.
Les commentaires ne disent pas seulement : « ce n’est pas beau », ou « ce n’est pas mon goût ». Ils disent plus brutalement : si tu ne corresponds plus à mes codes, tu n’as plus à être visible, centrale, sexuelle. Voilà la vérité du dispositif.
Cet article ne porte donc pas sur une guêpière et des bas. Il porte sur la violence qui surgit quand une femme ne respecte pas le destin qui lui a été assigné. Il porte aussi sur ce que Madonna incarne depuis toujours : non pas une sexualité offerte à l’évaluation, mais une sexualité comme souveraineté. Enfin, il porte sur un enjeu plus large encore : notre manière contemporaine de parler du corps féminin, de l’âge, de la ménopause, du désir, et de la liberté.
1. Madonna à Coachella : les commentaires sanctionnent moins une tenue qu’une transgression
Les réactions hostiles à Madonna à Coachella punissent ce qui échappe au contrôle.
Le corps féminin est largement toléré tant qu’il reste dans certaines fonctions bien connues :
• jeunesse acceptable,
• désirabilité codée,
• agrément visuel,
• confirmation du regard masculin.
Puis, passé un certain âge, la norme attend autre chose :
• retrait,
• discrétion,
• effacement progressif,
• neutralité.
C’est là que le problème commence. Car l’âge, chez les femmes, n’est jamais seulement un chiffre. C’est une frontière de pouvoir. Une manière de dire : à partir d’ici, vous n’êtes plus censée occuper le centre, ni imposer votre présence, ni habiter ouvertement le registre du sexuel.
D’où les réflexes si prévisibles :
• rabaissement âgiste,
• moralisation,
• rappel à l’ordre,
• humiliation.
Quand on lit « mamie », « maison de retraite », « habille-toi selon ton âge », on est face à des mécanismes de police du genre. Ce que ces phrases tentent de rétablir, c’est une hiérarchie : si vous ne correspondez plus à mes codes, vous n’avez plus à être visible, centrale, sexuelle.
Or c’est là que la confusion devient flagrante. Beaucoup de personnes confondent encore deux choses qui n’ont rien à voir :
• leur désir,
• et le droit d’une femme à exister comme sujet.
Autrement dit, ne pas désirer quelqu’un ne donne pas le droit de lui demander de disparaître. La désirabilité relève de la préférence. La dignité relève du droit d’être. Le problème commence précisément quand on prétend faire dépendre la seconde de la première.
2. Ce qui scandalise vraiment : une femme "âgée" qui reste sujet
Le vrai scandale pour certain.e.s n’est pas que Madonna soit “sexy” à 67 ans. Le vrai scandale, c’est qu’elle reste sujet.
C’est cela que beaucoup de regards supportent mal : une femme qui ne se contente pas d’être vue, mais qui décide de la manière dont elle se montre. Une femme qui ne demande pas la permission d’occuper la scène. Une femme qui ne se retire pas lorsque la société le lui intime. Une femme qui n’entre pas docilement dans la version respectable du vieillissement féminin.
Il faut ici poser une distinction essentielle :
Il existe une sexualité organisée autour du regard de l’autre : être sexy pour être choisie, validée, acceptée, trouvée désirable.
Et puis il existe autre chose : être sexy comme affirmation de sa souveraineté.
C’est là, à mon sens, le point décisif chez Madonna. Elle n’est pas sexy pour plaire. Elle est sexy parce qu’elle se possède.
Sa mise en scène n’a jamais consisté à dire : choisissez-moi.
Elle dit plutôt : je décide. Mon corps est souverain. Mon image m’appartient. Ma visibilité ne dépend pas d’une autorisation. Ma sexualité n’est pas une demande d’accueil.
Cette nuance change tout. Car une femme qui se montre pour obtenir une validation peut encore être réabsorbée par les anciens codes. En revanche, une femme qui se montre depuis un lieu de souveraineté trouble beaucoup plus profondément l’ordre symbolique. Elle ne joue plus le jeu. Elle déplace le terrain.
3. Madonna, ou l’anti-destin assigné
Madonna dérange depuis toujours parce qu’elle n’a jamais accepté le contrat implicite qui dit aux femmes : soyez belles, puis sages ; désirables, puis discrètes ; visibles, puis effacées. Elle l’a refusé dès le départ. Et elle continue.
C’est en cela qu’elle incarne quelque chose de plus grand qu’une pop star. Elle est un anti-destin assigné.
Elle rappelle qu’une femme n’est pas obligée d’habiter la place prévue pour elle. Elle rappelle aussi que la sexualité féminine n’a pas à se taire parce que la société a décidé qu’elle devenait embarrassante passé un certain âge. Enfin, elle rappelle que la visibilité n’a pas à être négociée contre la respectabilité.
Ce point est important : Madonna n’est pas une figure de transgression décorative. Elle est une figure de cohérence. Son discours sur le corps, le sexe, la liberté, l’image, n’est pas séparé de sa manière de vivre. Elle ne construit pas une mythologie d’émancipation pour ensuite rentrer dans le rang à l’endroit décisif.
Il y a, chez elle, une continuité rare entre l’image produite et le refus de l’assignation.
C’est d’ailleurs ce qui la distingue de certaines icônes féminines qui négocient davantage avec la structure, comme Beyoncé, par exemple, toujours dans un mariage qui l’a pourtant humiliée.
Je ne compare pas ici les femmes pour distribuer des bons points. Je compare deux rapports à l’ordre. Certaines figures restent puissantes tout en composant avec l’institution, le couple, l’image stabilisée. Madonna, elle, travaille depuis un autre endroit : elle fait de sa personne même un refus d’obéir au scénario.
Et c’est précisément ce refus qui appelle, en retour, la punition sociale.
4. Ménopause, désir, visibilité : la parole libérée ne doit pas devenir une prophétie
Le sujet de Madonna à Coachella touche aussi à autre chose : la manière dont nous parlons aujourd’hui de la ménopause, du vieillissement féminin et de la fin supposée du sexuel.
Il faut être très claire : la libération de la parole sur la ménopause est indispensable. Pendant trop longtemps, les femmes ont traversé des symptômes, des bouleversements, des fatigues, des douleurs, des transformations profondes dans un silence presque total. Nommer cela est nécessaire. Entendre celles qui ont souffert est nécessaire.
Cependant, lorsqu’un sujet longtemps silencé se met à circuler, on entend d’abord celles qui ont le plus souffert. C’est logique. Elles ont une urgence. Elles ont besoin de mots. Mais ce phénomène produit aussi un biais chez celleux qui le reçoivent : ce qui est le plus raconté devient ce qu’on croit le plus probable.
Autrement dit, on risque de transformer une parole libératrice en destin implicite.
C’est ici qu’il faut être précise. Certaines femmes vivent une ménopause difficile. C’est vrai. Cela mérite d’être dit. Mais ce n’est pas forcément ce que toutes vivront. Et surtout, cela ne doit pas devenir une prophétie de désérotisation.
Car le désir ne dépend pas seulement des hormones. Il dépend aussi :
• du corps et de ses symptômes,
• du système nerveux et de son niveau de sécurité,
• de l’image de soi,
• de la confiance en soi,
• de la qualité relationnelle,
• de l’intérêt qu’on accordait à « l’autre » et au sexe avant cette étape de vie,
• de ce que la culture autorise ou ridiculise.
Donc non, la sexualité féminine ne s’éteint pas mécaniquement parce qu’un âge arrive. Elle peut être réinventée, évoluer, parfois mise à l’épreuve, bien sûr. Mais elle peut aussi s’approfondir, se densifier. Elle n’est pas condamnée au silence ou au rien.
Là encore, Madonna agit comme un contre-récit : elle rappelle qu’un changement biologique ne devrait jamais être annexé par une injonction sociale au retrait.
La parole sur la ménopause est nécessaire. Elle ne doit pas devenir une prophétie.
5. Le corps féminin n’a pas besoin de nouvelles injonctions, même bien intentionnées
Il existe aujourd’hui, y compris parfois dans certains espaces féministes, une tentation subtile : croire que l’émancipation passe nécessairement par la sortie de la sexualisation, la discrétion corporelle, ou une forme de neutralité plus digne.
Je comprends très bien ce mouvement. Il naît souvent de traumas, d’un refus légitime du regard prédateur, du marché de la désirabilité, de l’injonction à se montrer pour exister. Mais il faut rester extrêmement vigilantes : le problème commence quand une libération porte de nouvelles injonctions.
Ce n’est pas « montrer son corps = féministe » ni « couvrir son corps = féministe ». La question est plus fine. Elle est même beaucoup plus importante : qui choisit et depuis quelle liberté interne ?
Une femme peut se couvrir parce que c’est son goût, sa pudeur, sa culture, son style. C’est un choix. Une autre peut se montrer parce que cela relève de sa souveraineté, de son jeu, de sa puissance, de son désir de mise en scène. C’est aussi un choix.
Le problème surgit quand une morale du corps remplace une autre :
• d’un côté, le patriarcat dit : montre-toi ou couvre-toi pour moi ;
• de l’autre, une morale puritaine dit parfois : couvre-toi, sinon tu es complice.
Dans les deux cas, le corps féminin reste administré.
C’est ici aussi que Madonna est importante, y compris pour celles qui n’aiment ni son style ni son esthétique. Elle oblige à poser une question que beaucoup préfèrent contourner : une femme a-t-elle le droit d’être visible et sexuelle sans que cela soit automatiquement lu comme une soumission au regard masculin ?
Ma réponse est oui. Parce que la question n’est pas la peau dévoilée. La question est la souveraineté.
Le corps des femmes a déjà été assez contrôlé. Nous n’avons pas besoin d’un contrôle supplémentaire, même bien intentionné, même baptisé conscience politique.
6. Le corps comme lieu de puissance, pas comme territoire abandonné
On oublie trop souvent que le corps n’est pas seulement l’objet du contrôle social. Il peut aussi être un lieu de puissance.
Je ne parle pas ici de performance permanente, ni d’obligation à rester séduisante, ni d’injonction à “tenir son corps”. Je parle du fait beaucoup plus profond qu’habiter son corps, le sentir sien, décider de ce qu’on en fait, de ce qu’on en montre, de ce qu’on en protège, de la manière dont on le met en mouvement, dont on le stylise, dont on le laisse vivre, dont on y inscrit une sexualité heureuse ou une présence dense.
Tout cela peut constituer un acte psychique et politique majeur. Parce qu’un corps habité n’est pas un corps soumis. C’est un corps qui a cessé d’être seulement le support du regard, de la norme ou de la honte pour redevenir un territoire de décision.
Délaisser son corps n’est donc pas seulement une manière de se protéger. C’est parfois aussi une manière de se quitter. Bien sûr, il existe des périodes où le retrait est juste, où la pudeur, le repos, la déliaison avec le regard extérieur sont nécessaires. Il ne s’agit pas de nier cela, ni de transformer l’exposition en nouvel idéal.
Mais il serait dommage d’oublier que le corps peut aussi être un lieu de réappropriation, de jeu, de reprise de pouvoir, d’érotisme souverain, de présence au monde. Ce n’est pas la peau qui libère. C’est la possibilité de disposer de soi.
Et c’est précisément ce que Madonna a incarné pendant des décennies. À travers le sport, la danse, les muscles, la sexualité, la nudité, les vêtements, elle a montré qu’une femme peut faire de son corps autre chose qu’un objet docile ou un décor.
Elle a rappelé, encore et encore, qu’une femme n’a pas à devenir neutre pour être respectable. Qu’elle n’a pas à devenir sage pour être digne. Qu’elle n’a pas à sortir du champ du visible pour mériter la paix.
Autrement dit : le corps féminin n’a pas vocation à s’effacer pour rassurer l’ordre. Il peut rester vivant, choisi, stylisé, dense et demeurer malgré tout pleinement digne.
Conclusion : ce qui dérange n’est pas la guêpière, c’est la liberté
Au fond, ce que révèle Madonna à Coachella n’a rien d’anecdotique. Cette scène oblige à regarder quelque chose de beaucoup plus vaste : notre difficulté collective à tolérer une femme « âgée » qui ne se retire pas, qui ne s’excuse pas, qui reste sujet.
Ce qui dérange n’est pas la guêpière.
Ce n’est pas la peau montrée.
Ce n’est pas même la sexualité au sens simple.
Ce qui dérange, c’est la liberté.
La liberté d’une femme qui n’a jamais demandé la permission. La liberté d’un corps qui n’est pas disponible, mais souverain. La liberté d’une présence qui ne se laisse pas reconduire vers le destin assigné.
Et c’est peut-être pour cela que Madonna continue de faire événement : parce qu’elle force une question qu’aucune société patriarcale, même modernisée, n’aime vraiment entendre.
Qui a le droit d’être visible ?
À quelles conditions ?
Et pourquoi tant de gens croient-il.elle.s encore pouvoir répondre à la place de la femme qui vit comme elle l’entend ?