ChatGPT et l’amour, c’est une rencontre qui peut rendre curieux.se ou faire frissonner : d’un côté, une machine capable de mobiliser en quelques secondes une quantité considérable de connaissances sur l’attachement, les relations, les schémas psychologiques, de l’autre, l’expérience humaine qui supporte sans doute le moins d’être rangée dans des cases.
J’ai eu récemment avec ChatGPT une conversation sur l’amour. Au fil de l’échange, un mouvement s’est dessiné. Plus j’évoquais des liens intenses, naissants, incertains, difficiles à résoudre, plus le raisonnement revenait vers la protection et la mise en retrait : réduire l’investissement, retrouver son autonomie, prendre de la distance, se désengager lorsque la réciprocité n’était pas suffisamment claire.
J’ai fini par poser la question : pourquoi sembles-tu considérer que l’incertitude d’un début d’histoire ou l’intensité affective signalent un danger dont il faudrait se protéger ?
Et c’est là que se trouve la vraie question. Quand certain·es confient à ChatGPT leurs débuts d’histoire, leurs hésitations, leurs liens incertains, savent-il·elles vraiment que l’interlocuteur n’est pas neutre ? Que sa prudence peut rencontrer, presque parfaitement, une tendance déjà très présente dans notre époque : faire de la sécurité une grille de lecture si rigide qu’elle finit par mal juger tout ce qui comporte encore de l’incertitude ?
Jusqu’à produire une idée assez désincarnée de la sécurité : personne ne devrait plus avoir assez d’importance pour pouvoir réellement nous atteindre.
1. ChatGPT et l’amour : un interlocuteur particulièrement doué pour réduire le risque
ChatGPT, lorsqu’on lui raconte une histoire d’amour, repère vite les risques.
Une relation asymétrique, une attente interminable, quelqu’un qui promet sans agir, une violence, une emprise, une indisponibilité : il identifie tout cela, comme nous.
Il est par ailleurs spécifiquement conditionné pour les conversations sensibles, entraîné à mieux reconnaître certaines formes de détresse, à ne pas renforcer des comportements dangereux et à préserver les liens de l’utilisateur avec le monde réel. Sur ce terrain, une partie des situations qui servent à calibrer ses réponses concerne précisément les moments où le discernement vacille et où se désengager peut devenir vital.
Or réduire un risque et penser une histoire d’amour sont deux opérations différentes. Regarder une histoire naissante avec les lunettes prévues pour repérer une situation toxique crée des biais redoutables.
Face à l’incertitude, ChatGPT tendra logiquement à réduire l’exposition : ne pas attendre trop longtemps, ne pas investir sans garantie, reprendre le contrôle, revenir à ce qui dépend de soi. C’est cohérent.
Mais aimer introduit précisément dans une vie quelque chose qui ne dépend plus entièrement de soi.
Une autre personne compte. Son absence peut manquer. Son désir peut nous rendre heureux·se. Son retrait peut nous faire souffrir. On peut attendre une réponse avec impatience, être déçu·e, traverser une période d’incertitude, désirer davantage que ce que l’on reçoit à un moment donné.
La psychologie n’a pas vocation à supprimer cette vulnérabilité.
Elle devrait nous aider à savoir ce qui mérite qu’on accepte de s’exposer.
2. La vulnérabilité est parfois suspecte
Depuis quelques années, le savoir psychologique s’est largement diffusé dans la culture populaire. Avec, parfois, des approximations dans la manière de comprendre ou d’utiliser les concepts. Attachement anxieux, indisponibilité émotionnelle, dépendance affective, red flags, limites : nous disposons aujourd’hui de beaucoup plus de mots pour repérer ce qui abîme. Mais ces mots servent aussi parfois, chez ChatGPT comme ailleurs, à qualifier des situations parfaitement ordinaires.
Ainsi certains termes ont pris une coloration presque suspecte : besoin, manque, dépendance, attente, intensité. Comme si la maturité affective consistait progressivement à devenir quelqu’un que rien ni personne ne pourrait vraiment atteindre.
Cette définition de la sécurité dit presque l’inverse de la théorie de l’attachement. Nous sommes des êtres relationnels. Une relation adulte suffisamment sûre permet de compter sur quelqu’un, de chercher sa présence, de recevoir de lui.elle de l’apaisement et d’en offrir en retour. L’autre peut devenir un appui, l’une des personnes qui répond à nos besoins affectifs, sans devenir la totalité de notre sécurité intérieure.
Le contraire de la dépendance pathologique n’est donc pas l’indépendance absolue.
C’est l’interdépendance.
On peut avoir besoin de quelqu’un sans lui remettre les clés de son existence. Manquer sans disparaître. Attendre sans suspendre toute sa vie. Être profondément atteint·e sans être détruit·e.
Une bonne relation n’est pas celle dans laquelle personne n’a de pouvoir émotionnel sur nous. C’est celle dans laquelle le fait que l’autre compte ne nous fait pas perdre notre propre centre.
3. ChatGPT et l’amour : quand une contradiction devient un problème à résoudre
Il existe une autre difficulté, plus intéressante encore.
Une intelligence conversationnelle est particulièrement efficace lorsqu’elle peut identifier un problème, ordonner les variables et proposer une sortie. Or certaines expériences amoureuses résistent à cette logique pendant très longtemps.
On peut aimer quelqu’un avec qui l’on ne peut pas vivre.
On peut être aimé·e et ne pas être choisi·e.
On peut quitter une personne et continuer à l’aimer profondément.
On peut rencontrer quelqu’un qui déplace entièrement notre conception de l’amour sans savoir encore quelle place cette rencontre prendra dans notre vie.
On peut aussi être dans une relation qui nous fait souffrir parce qu’elle appuie sur d’anciennes blessures sans que la souffrance invalide automatiquement le sentiment et sans que le sentiment rende la souffrance acceptable indéfiniment.
Ce sont des contradictions. Elles ne sont pas nécessairement des erreurs de raisonnement.
La pensée psychologique devient intéressante précisément à cet endroit : lorsqu’elle permet de rester assez longtemps devant deux vérités contradictoires pour comprendre ce qu’elles racontent.
ChatGPT, lui, peut être tenté de transformer une ambivalence à penser en problème à résoudre.
Et la résolution a quelque chose de terriblement séduisant. Elle soulage. Elle rend la situation lisible. Elle remet chacun.e à sa place. Surtout, elle produit une réponse.
L’amour a parfois le mauvais goût de ne pas en proposer immédiatement.
4. « Est-ce sain ? » ne répond pas à toutes les questions
Notre époque possède d’excellents critères pour évaluer une relation.
Est-elle réciproque ? Sécurisante ? Stable ? Respectueuse ? La personne est-elle disponible ? Ses actes correspondent-ils à ses paroles ? Sommes-nous en train de rejouer un schéma ancien ? Ce lien agrandit-il notre vie ou la rétrécit-il ?
Ces questions permettent de sortir de beaucoup de brouillards.
Mais elles ne suffisent pas. Et surtout elles ne doivent pas être appliquées de force sur les situations singulières.
Une vie affective n’est pas un système de gestion des risques. Le désir existe. L’admiration aussi. La joie, l’érotisme, la compatibilité, la reconnaissance, la transformation intérieure, cette sensation rarissime d’être rejoint·e à un endroit où peu de gens nous atteignent.
Et il reste une question qu’on peut oublier à force de vouloir correctement analyser la relation :
Qu’est-ce qui est vrai pour moi ici ?
Pendant longtemps, notre culture romantique a glorifié la souffrance. L’amour pouvait excuser l’attente infinie, le sacrifice, l’effacement, parfois l’inacceptable.
Nous avons eu raison d’en sortir.
Il serait assez ironique d’aboutir maintenant à l’excès inverse : une conception de l’amour dans laquelle tout ce qui nous touche devient suspect.
Une relation peut être sécurisante et profondément pauvre. Une autre peut traverser une crise considérable et demeurer vivante. Une rencontre peut bouleverser l’ordre établi sans relever d’un mécanisme inquiétant.
La sécurité compte énormément.
Elle n’est simplement pas la totalité de la vie.
5. ChatGPT et l’amour : un conseil n’a pas besoin d’être un ordre pour nous orienter
L’influence de ChatGPT commence bien avant le moment où il nous dit quoi faire. Elle commence dans la manière dont il formule le problème.
Si je raconte une relation incertaine et que la réponse insiste sur l’asymétrie, le risque d’attendre, la nécessité de protéger mon autonomie ou l’absence de garanties, ces éléments deviennent progressivement la grille à travers laquelle je regarde mon histoire. Ils peuvent être parfaitement réels. Mais ils ne sont pas nécessairement toute l’histoire.
Car on ne pense jamais une situation à partir de tous les faits simultanément. On sélectionne, on hiérarchise, on donne davantage de poids à certaines informations. Et la personne qui nous aide à réfléchir participe forcément à cette hiérarchie.
C’est particulièrement important en amour, parce qu’on consulte souvent au moment où l’on ne sait justement pas encore quoi penser. Une histoire commence. Quelqu’un hésite. Une relation traverse une crise. Les sentiments et les possibilités n’avancent pas au même rythme. À cet endroit, qualifier trop rapidement l’incertitude de risque, l’attente de dépendance ou l’intensité de signal d’alarme ne tranche peut-être pas la décision, mais cela modifie déjà le paysage.
ChatGPT n’a donc pas besoin de répondre « partez » pour orienter vers le départ. Il suffit parfois que toute son analyse soit construite autour de ce dont il faudrait se protéger.
C’est là que la qualité du raisonnement devient essentielle. Aider quelqu’un à penser devrait aussi consister à lui rendre la complexité de ce qu’il vit : ce qui inquiète, ce qui nourrit, ce qui se répète, ce qui est nouveau, ce qui relève d’un vieux scénario et ce qui appartient réellement à cette histoire.
Le discernement ne consiste pas à choisir la lecture la plus prudente. Il consiste à disposer d’assez de réalité pour choisir soi-même.
Conclusion : peut-on confier l’amour à une intelligence qui ne l’éprouve pas ?
La question dépasse finalement largement ChatGPT.
Nous sommes en train de confier à des intelligences artificielles une partie croissante de nos délibérations intimes. Nous leur racontons nos disputes, nos séparations, nos désirs, les messages reçus à deux heures du matin, les silences de trois jours, les retours inattendus, les histoires impossibles à raconter à nos proches pour la centième fois.
Et l’outil peut être efficace.
Il peut faire apparaître une contradiction que nous ne voulions pas voir. Repérer une rationalisation. Rappeler les faits quand le désir les a repeints. Mettre un mot sur une dynamique. Nous obliger à formuler plus précisément ce que nous vivons.
Mais il existe une frontière qu’il serait imprudent d’oublier.
ChatGPT connaît énormément de choses sur l’amour. Il ne connaît pas l’amour.
Il ne sait pas ce que produit dans un corps l’arrivée d’un message attendu depuis des semaines. Il ne connaît ni le manque, ni le désir, ni cette étrange modification du monde lorsque quelqu’un commence à compter davantage que prévu. Il peut en analyser les mécanismes avec une précision remarquable. Il n’en paie jamais le prix.
Il peut éventuellement nous aider à penser. Mais on ne doit jamais oublier, lors de ces conversations, à qui on parle. Une intelligence artificielle. Capable de tout apprendre sur l’amour, sauf ce que ça fait d’aimer.