Argentine Égypte : qui a droit au récit ?

Il y a des matchs dont le score ne suffit pas à raconter ce qui s’est passé. Argentine–Égypte en fait partie.

On pourrait résumer rapidement : l’Argentine a tremblé, Messi continue, le tenant du titre poursuit sa route. C’est le récit le plus simple. Le plus disponible. Celui qui se met en place presque tout seul, le discours du gagnant qui satisfait les attentes.

Sauf que de nombreux.ses spectateur.ice.s ont vu autre chose.

L’Égypte a mené. Elle a cru ouvrir une brèche. Et nous avec elle. Elle a vu un possible tournant lui échapper, dans une séquence arbitrale discutée, avec le but de Ziko refusé. Sans se démonter, elle a marqué de nouveau. Puis, très vite, l’histoire a bifurqué vers ce qu’elle connaissait déjà : l’Argentine, Messi, la légende, la dernière danse avant une retraite supposée, le soulagement de l’épopée qui ne s’effondre pas.

C’est ça qui m’intéresse. Pas uniquement le match. La manière dont il est raconté.

Car le football ne produit pas seulement des vainqueurs et des perdants. Il produit aussi des récits. Et tous les pays, tous les joueurs ne reçoivent pas la même place dans l’histoire qu’on fabrique autour d’eux. Tout le monde n’a pas droit à la même dignité narrative. Certaines équipes sont légendaires. D’autres, des figurantes.

Argentine–Égypte pose une question beaucoup plus large que celle d’un but annulé ou d’une qualification : qui a droit au récit d’un match ?

Celui que le monde attendait déjà ?
Ou aussi ceux qui ont failli faire vaciller l’histoire attendue ?

1. L’Argentine a l’esthétique de l’outsider, mais les privilèges du dominant

L’Argentine occupe une place très particulière dans l’imaginaire footballistique.

Elle peut encore être racontée avec les couleurs de l’outsider : l’Amérique latine, la passion populaire, la ferveur, les larmes, Maradona, le Monumental, la Bombonera, les rues de Buenos Aires, les chants, les corps serrés les uns contre les autres, le football comme religion de rue. Tout cela donne à ce pays une puissance émotionnelle immense qui pourrait le faire passer pour plus « petit » que ce qu’il est réellement.

Or elle est le tenant du titre. Le pays de Messi. Une puissance historique du football mondial. Une équipe dont la présence en fin de tournoi vaut énormément médiatiquement, économiquement, affectivement. Elle n’est pas une périphérie. Elle est un centre.

On la regarde encore comme une équipe de passion, de souffrance, de peuple, presque de romantisme anti-système. Pourtant, dans ce tournoi, elle occupe une place de dominant narratif. Elle porte l’histoire que tout le monde connaît déjà. Elle attire la caméra, l’émotion, l’attente, l’audience, la légende.

L’Argentine a parfois l’esthétique de l’outsider. Mais dans ce Mondial, elle a les privilèges du dominant.

La ferveur populaire est réelle. L’amour de Messi est réel. L’histoire émotionnelle du pays avec le football est réelle. Cependant, l’émotion d’un dominant ne l’empêche pas d’être dominant.

Il peut être aimé. Romantisé. Charismatique. Plein de larmes, de chants et de souvenirs.

D’ailleurs les dominants les plus difficiles à débusquer sont parfois ceux qui savent encore se raconter comme des héros populaires.

Malgré ses adorateur.ice.s nombreux.ses, d’après ce qu’on lit et entend, l’Argentine est devenue pour une partie de l’audience, une sorte de grand Satan narratif du Mondial : elle ne pèse pas comme une grande puissance géopolitique, mais elle occupe la place du récit que tout le monde semble tacitement prié de protéger. Elle représente le scénario déjà écrit, celui qui occupe tellement de place que les autres doivent presque s’excuser d’y entrer.

2. Le Cap-Vert avait déjà ouvert la brèche

Avant l’Égypte, il y avait eu le Cap-Vert.

Première Coupe du monde, parcours magnifique, match sidérant contre l’Espagne pour débuter. Vozinha comme visage populaire du tournoi, pas star mondiale, pas millionnaire, pas produit central de la grande mythologie du football. Une équipe qu’on pouvait facilement aimer, applaudir, trouver touchante. Une belle histoire, comme on dit et chaque mondial a la sienne.

Mais si on observe de plus près : le Cap-Vert n’a pas seulement été une belle histoire.

Il a fait trembler l’Argentine. Il est revenu deux fois. Il a poussé le champion du monde en prolongation. Il n’est pas passé loin des tirs au but. Autrement dit, il n’a pas seulement conforté « l’ordre des choses » avec de l’émotion périphérique. Il a failli déplacer le centre.

Dans les récits footballistiques auxquels nous sommes habitué.e.s, les petites équipes ont une fonction très précise. Elles apportent de la fraîcheur, de la surprise, des images de joie, des larmes, un joueur qu’on découvre, un pays qu’on situe soudain sur la carte. On les aime tant qu’elles enrichissent le tournoi sans menacer son architecture profonde.

On sait beaucoup moins quoi faire d’eux quand ils menacent vraiment de gagner.

Le Cap-Vert pouvait être merveilleux, touchant, héroïque. Vozinha pouvait devenir la coqueluche populaire de la compétition. Mais si le Cap-Vert renversait l’Argentine, alors ce n’était plus seulement une jolie parenthèse. Ce n’était plus un supplément d’âme. C’était un déplacement brutal du récit.

Et peut-être que la grande machine ne sait pas très bien gérer cela.

La grande machine sait applaudir les outsiders tant qu’ils restent à la place qu’on leur assigne : celle des courageux, des inspirants, des magnifiques perdants. En revanche, au moment où ils peuvent faire tomber l’équipe autour de laquelle tout s’organise, leur présence cesse d’être attendrissante. Elle devient dangereuse.

Le Cap-Vert avait donc déjà ouvert la brèche. L’Égypte allait l’élargir.

3. L’Égypte n’a pas seulement perdu un match

Argentine–Égypte n’a pas seulement été un match renversé par le favori.

L’Égypte mène. Elle croit à l’exploit. Elle ouvre une possibilité. Pendant un moment, le match cesse d’appartenir au récit attendu. Il n’est plus seulement la prochaine étape de Messi vers une dernière grande lumière. Il devient autre chose : une équipe arabe peut faire tomber le tenant du titre.

Puis tout se complique. La controverse arbitrale s’installe. Un but refusé, des décisions discutées, la sensation d’un match qui échappe, puis l’Argentine qui revient, renverse, survit. Et très vite, l’émotion se réoriente.

Comme si face à deux options scénaristiques nous avions dû faire le choix raisonnable.

Messi continue. La dernière danse se prolonge. Elle peut aller au bout.

Bien sûr que le récit écrit autour du numéro 10 argentin existe. Bien sûr qu’il est puissant. Mais il recouvre presque aussitôt l’autre histoire, celle que l’Égypte venait de vivre.

C’est cela, le point central : l’Égypte n’a pas seulement failli éliminer l’Argentine. Elle a failli s’opposer à « l’ordre des choses » et écrire une autre histoire.

Elle a été, pendant une partie du match, l’actrice principale de l’événement. Avant de vivre une sortie cruelle, peut-être injuste. Et de voir le récit repartir mécaniquement vers l’Argentine.

Devant M6, chaîne française, ce qui étonnait n’était pas seulement la joie des intervenant.e.s de voir un grand nom continuer. C’était le déséquilibre du récit. L’Égypte venait de vivre quelque chose d’immense. Et tous.tes étaient aimanté.e.s ailleurs.

La grande machine médiatique sait immédiatement où se trouve la valeur marchande du récit. L’Argentine vaut plus d’audience. Le tenant du titre vaut plus d’audience. Le duel Messi Mbappé vaut plus d’audience. La dernière danse vaut plus d’audience. Le récit connu vaut plus que le surgissement d’un outsider qu’il faudrait prendre au sérieux autrement que par quelques phrases de consolation.

Et c’est très injuste pour l’Égypte. Ce n’est pas seulement perdre.

C’est voir son histoire être aussitôt recouverte par celle du vainqueur le plus rentable.
Être menacée de disparaître de la signification même de ce qu’elle venait de produire.

On lui accorde l’honneur, peut-être. Le courage, sûrement. La fierté, évidemment. Mais la dignité narrative, c’est autre chose.

La dignité narrative, c’est le droit d’être raconté.e comme un.e acteur.ice de l’événement, pas comme un obstacle émouvant dans la légende de quelqu’un d’autre.

4. Le soupçon naît quand l’institution choisit son récit

Il ne s’agit pas ici de transformer un malaise narratif en accusation de truquage. Le trouble porte sur le symbolique.

Après la victoire contre le Cap-Vert, Gianni Infantino interviewé par la télévision argentine a laissé entendre l’idée d’une préférence du coeur. Désastreux. Le président de la FIFA n’est pas censé être ou faire savoir qu’il est supporter d’une sélection.

Encore moins dans un tournoi où cette sélection est tenante du titre, portée par Messi, entourée d’un imaginaire déjà très puissant de protection narrative.

On ne peut pas demander aux spectateur.ice.s de croire à la neutralité absolue du cadre tout en voyant le président de la FIFA parler comme un homme émotionnellement embarqué dans l’histoire d’une équipe.

Ce n’est pas une preuve de manipulation des résultats. Mais il fournit des arguments à celleux qui veulent y voir ça.

Dans le sport, comme dans la politique et la société en général, le sentiment de justice ne tient pas seulement aux décisions. Il tient aussi à la confiance dans ceux qui organisent le cadre. Il tient à l’impression que tout le monde entre dans le même espace, sous les mêmes règles, devant une institution qui ne manifeste pas publiquement son désir de voir telle légende continuer plutôt qu’une autre.

Dès lors, le soupçon devient crédible parce que les signes de proximité symbolique sont partout.

Et c’est cela le danger.

Quand l’Argentine gagne difficilement, quand le Cap-Vert frôle l’exploit, quand l’Égypte sort d’un match cruel et controversé, quand les médias reviennent immédiatement à Messi, quand l’institution elle-même semble parler dans la langue affective d’un camp, il n’est même pas nécessaire d’affirmer que tout serait organisé.

Le simple soupçon suffit à abîmer le cadre.

Parce que le football donne alors l’impression de protéger davantage ses mythes puissants, que ses petites équipes.

5. La vision des vaincus

Nathan Wachtel, historien et anthropologue, spécialiste de l’Amérique latine, a publié en 1971 un livre fondamental qui déplaçait le regard. Dans La Vision des vaincus, il envisageait la conquête espagnole du point de vue des autochtones. Celleux que les chroniques officielles, les institutions dominantes ont oublié.e.s. Il nous emmenait auprès de celleux qui avaient subi l’événement, vers ce qu’ils avaient vécu, compris, intégré, transmis.

Il ne s’agit évidemment pas de comparer un match de foot à la sanglante conquête espagnole. On n’est pas du tout au même endroit. C’est une évidence qu’il est toujours bon de rappeler. Mais la question narrative, elle, mérite d’être posée : qui raconte l’événement ? Depuis quel centre ? Et que devient l’histoire lorsqu’on accepte de la regarder depuis celleux qui perdent ?

Regarder Argentine–Cap-Vert ou Argentine–Égypte seulement depuis la survie de Messi, c’est manquer une grande partie de ce qui s’est joué.

Des joueurs, des supporters, des pays entiers ont vécu quelques minutes où l’ordre du football mondial pouvait basculer.

Et cette histoire-là n’est pas secondaire.

Elle n’est pas une anecdote au service de la légende argentine. Elle n’est pas un décor héroïque pour rendre plus belle la survie du favori. Elle n’est pas le passage obligé par lequel une grande équipe doit souffrir avant de redevenir grande. Une victoire ne devrait pas avaler toute l’histoire.

La dignité narrative des vaincus, ce n’est pas la consolation. Ce n’est pas “ils peuvent être fiers”. Ce n’est pas le petit ruban moral donné aux perdants une fois que le récit principal a repris sa route.

C’est le droit d’être racontés comme des acteurs de l’événement, pas comme des figurants héroïques dans la légende du vainqueur.

Pour être juste avec le Cap-Vert et l’Égypte, il ne suffit pas de dire qu’ils ont été courageux.

Il faut accepter ce qu’ils ont révélé.

Non seulement la fragilité sportive d’un favori, mais la mécanique d’un récit. La manière dont une grande histoire peut recouvrir les autres. La vitesse avec laquelle un presque-exploit devient une parenthèse dès lors qu’il menace la légende la plus rentable.

C’est cela, au fond, la vision des vaincus : ne pas regarder seulement qui continue, mais ce qui a été rendu visible par ceux qui tombent.

Le Cap-Vert et l’Égypte ont montré que le match ne se joue jamais uniquement sur le terrain.

Il se joue aussi dans l’histoire qu’on accepte d’en garder et dans la manière dont on hiérarchise les émotions.

Conclusion : la fin de l’obéissance au récit

La Coupe du monde a toujours eu ses équipes inattendues, ses héros provisoires, ses pays qu’on découvre pendant quelques semaines avant de revenir aux grands noms. Ce n’est pas nouveau.

Ce qui change peut-être, c’est la réception.

On accepte moins facilement qu’un récit dominant nous explique où placer notre émotion. Moins facilement qu’un gagnant absorbe tout.

Ce n’est pas propre au football.

Nos sociétés sont traversées par ce refus croissant : le refus de laisser les puissant.e.s raconter seul.e.s ce qui compte. Face aux plus riches, face au patriarcat, face aux institutions, face aux vieux systèmes de prestige, les récits dominants sont de plus en plus contestés, démontés, examinés dans leurs angles morts. On ne demande plus seulement : qui a gagné ? On demande : qui a été entendu.e ? Qui a été nié.e ? Qui a servi de décor à la grandeur des autres ?

Le football, ici, ne fait pas exception. Il rejoue avec ses propres hiérarchies ce qui traverse déjà l’époque.

Et ses hiérarchies ne sont pas exactement celles de la géopolitique. Les grands habituels, les États-Unis, la Russie, la Chine, sont petits dans le football mondial. L’Argentine, elle, peut nous sembler plus proche, plus populaire, plus romanesque. Mais dans l’ordre symbolique du football, elle occupe une place immense. C’est cela qui brouille le regard. Même si on sent confusément qu’il y a quelque chose. Un fil à tirer. Une caméra à déplacer.

Ce que nous supportons de moins en moins, ce n’est pas seulement que les puissants gagnent systématiquement. C’est qu’ils gagnent en prétendant que leur victoire rétablit naturellement l’ordre du monde. Comme si tout ce qui avait existé contre eux, tout ce qui avait ouvert une autre possibilité, tout ce qui avait fait dérailler le scénario, devait ensuite être rangé parmi les accidents, les péripéties, les parenthèses.

Or ce qui a existé a existé.

Même si cela n’a pas gagné.
Même si l’histoire officielle a repris sa route.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *